L’éducation civique au collège

On dit souvent que l’Éducation nationale n’enseigne aux enfants que leurs droits et pas assez leurs devoirs. En fait, cela dépend beaucoup des professeurs. Mais quand on lit les manuels d’éducation civique, le déséquilibre saute aux yeux.

Le manuel le plus caricatural en la matière est probablement le manuel Magnard de Quatrième, Histoire, Géographie et Éducation civique. La partie éducation civique est subdivisée en cinq sous-parties.

La première enseigne aux élèves toutes les libertés dont ils disposent, en insistant sur la « liberté syndicale », la « liberté de manifestation », le « droit de grève » et surtout, la « liberté d’expression », qui donne lieu à une propagande à peine voilée pour la Ligue des droits de l’homme (LDH) et Amnesty International.

La deuxième partie leur parle de leurs « droits de nature différente ». Elle s’ouvre sur une double page panoramique d’une grève de cheminots, sans qu’on comprenne bien pourquoi. En dehors du droit de vote, il est essentiellement question des « droits sociaux », du « droit au travail » (à ne pas confondre avec le droit du travail), du droit à la « protection sociale », du droit de grève et des syndicats.

La troisième partie, curieusement, s’intitule « les enjeux de l’information ». Mais la question des médias est, elle aussi, traitée sous l’angle des « droits » : le droit d’être informé, le « droit à la liberté d’opinion et d’expression », et… « le droit de surfer tranquille sur Internet ». La propagande politique n’est pas absente non plus de ce chapitre puisque, p.372, l’élève stupéfait peut lire une grande affiche de publicité qui commence par : « Bien sûr, il faut lire Le Monde, mais pourquoi ne pas s’abonner aussi à Marianne ? Non, il ne faut pas boycotter France Inter, mais pourquoi ne pas équilibrer en s’abonnant à Marianne », etc.

La quatrième partie traite de la « Justice ». Mais le contenu est toujours le même : les droits de l’homme, les droits de l’enfant, le droit de contester une décision de justice… Une double page de « débats » est consacrée à la question « Les mineurs doivent-ils être envoyés en prison ? ». Pour ceux qui auraient des doutes, la réponse est évidemment non, d’autant plus que le titre ne parle pas de « mineurs délinquants » mais de mineurs tout court, dont on ne voit pas pourquoi ils devraient être incarcérés… Y est exposé le cas particulièrement édifiant de « Guillaume », un garçon de 14 ans, coupable de tentative d’homicide. Le dialogue entre le procureur et l’éducateur de Guillaume, qui est retranscrit, est surréaliste. D’emblée, le procureur prend la défense de Guillaume : « Le cas de Guillaume est complexe : d’une part, il n’a peut-être pas voulu délibérément tuer cet homme ; d’autre part, nous connaissons les risques liés aux peines de prison prononcées en pareil cas. » Autrement dit, le procureur chargé d’accuser, défend, et souligne, non les risques que Guillaume fait courir à la société mais « les risques liés aux peines de prison ». La réponse de l’éducateur est à l’avenant. Il demande à Guillaume « d’imaginer des solutions pour réparer sa faute ». Celui-ci propose de « passer son brevet de secourisme pour pouvoir, à l’avenir, porter secours à d’éventuelles victimes. » S’il ne s’agissait pas d’un sordide fait divers, le dialogue serait du plus haut comique. Quelle image les élèves peuvent-ils conserver de la Justice, après avoir lu ça ?

La cinquième, et dernière partie, traite des « Droits de l’homme et l’Europe ». Le manuel repasse une énième fois en revue les droits de l’homme, et les droits de l’enfant pour s’arrêter ensuite longuement sur le « droit d’asile et de régularisation des clandestins ». Le chapitre est illustré par une manifestation : « Sans papiers, sans logis, sans emploi, tous ensemble pour les mêmes droits ! » organisée par l’association Droits devant.

On l’aura compris, l’éducation civique n’a donc aucun rapport, même lointain, avec l’enseignement du civisme. Le terme a pourtant été choisi pour entretenir la confusion dans la tête des parents et des grands-parents, qui s’imaginent encore que leurs enfants apprennent, en cours d’éducation civique, le respect des lois et, osons le mot, les vertus civiques.

Vincent Laarman, délégué général de SOS Éducation

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17 Réponses à “L’éducation civique au collège”

  1. cap-justice dit :

    “Quelle image les élèves peuvent-ils conserver de la Justice, après avoir lu ça ?”

    L’image, malheureusement, de ce qu’est effectivement la justice des mineurs en France en 2009…

  2. Supertiti dit :

    Et leurs devoirs là dedans ?

  3. Noémie Rosière dit :

    Merci pour cet article M. Laarman. J’avais déjà touché du doigt, lors d’un de mes messages sur le thème des violences scolaires, ce problème lié à l’Education Civique et à son programme au collège. Les enfants connaissent parfaitement leurs droits mais absolument pas leurs devoirs. Le mot “devoir” n’étant associé pour eux qu’au travail scolaire que les profs demandent de faire en dehors des cours : autrement dit pour certains optionnel et parfaitement enquiquinant !
    Je trouve regrettable de ne pas utiliser l’Education Civique, temps qu’elle existe encore, comme outil de formation à la citoyenneté mais aussi comme outil de prévention : comment ne pas déraper ? quand a-t-on dépasser la ligne de la légalité et de la sécurité pour soi et pour les autres ? De plus, les Travaux Pratiques seraient vraiment faciles à mettre en oeuvre : l’injustice, l’irrespect, la violence, l’indifférence, la loi du silence sont, malheureusement le quotidien de nos collégiens.
    Lors du conseil de classe du 3ème Trimestre d’un de mes fils collégien l’équipe pédagogique a découvert qu’un des élèves, dont les notes étaient très nettement en chute, était le bouc émissaissaire d’une bande d’élèves perturbateurs de la classe et ce depuis le début de l’année !!!!!
    Quand j’ai interrogé mon fils sur le quotidien de cet élève, il m’a répondu qu’effectivement il se faisait malmener depuis la rentrée (vol de stylos et de trousse, cahiers déchirés, coups de ciseaux dans ses vêtements), qu’ils avaient été une dizaine d’élèves à le signaler à un surveillant qui leur avait répondu “il n’a qu’à apprendre à se défendre pour être un homme”, qu’au moins 2 professeurs étaient au courant car témoins de situation de détresse de l’élève mais qu’ils pensaient que cela amusait l’élève qui, faute d’intelligence, se rendait intéressant par ce biais.
    J’ai téléphoné au Principal du collège et me suis assurée que l’élève et sa famille soient convoqués pour un entretien et que les dispositions soient prises pour la prochaine rentrée. Mais je ne décolère pas : les familles, les parents doivent être constamment sur leur garde, en éveil, à l’écoute du moindre élément révélateur de perturbation chez leurs enfants, aucune confiance ne peut être accordée A L’ECOLE.
    Quelle Education Civique ? Enseignée comment ? Mise en application par qui ?

    • SOS Éducation dit :

      Quelle Education Civique ? Enseignée comment ? Mise en application par qui ?

      C’est tout le problème. Comme, selon la maxime de Jean Bodin, il n’est de richesse que d’hommes, il n’est de bonne éducation civique qu’enseignée par de bons professeurs. Comme je le dis à David Barbaud, la question des manuels est secondaire. Un enseignant qui serait déjà un modèle de conscience professionnelle en serait par là-même un modèle de civisme…

      • Noémie Rosière dit :

        Merci, tout est dit !
        Pas besoin de manuel(s), l’exemple suffit à la maison comme à l’école.
        Le problème est que des enseignants exemplaires il y en a beaucoup mais ils n’osent pas pointer le bout de leur nez sous peine de devoir rendre des comptes à leurs collègues représentants syndicaux autour de la machine à café !
        Quant à la maison, seul l’exemple fait foi.

  4. BARBAUD David dit :

    Le Magnard Éducation civique, que je connais bien, fait en effet état des “droits” de la personne. Mais en aucun cas il n’est fait mention des devoirs de cette même personne. Et c’est bien là le problème. Au collège, l’élève (pardon, le jeune-en-souffrance) possède ancré bien profondément le sentiment de toute puissance. Il suffit de regarder les CM2 qui viennent visiter le collège en juin. Il y a encore quelques années, ces derniers se montraient impressionnés et intimidés par ce cadre qui leur semble à cet âge, démesuré. Cette année, ils déambulaient dans les couloirs comme chez eux et poussant des cris stridents. Ces enfants ont parfaitement compris que l’ établissement scolaire est devenu un “lieu de vie” dans lequel ils doivent s’épanouir absolument. L’enfance est le temps de la jouissance immédiate, de la revendication primaire à satisfaire sur le champ. Or, la socialisation dans l’institution scolaire avait autrefois pour but de brider cette course effrénée à la jouissance, en posant des bornes, des cadres stricts de disciplines et d’apprentissages rigoureux. ces deux cadres ont aujourd’hui pratiquement disparu.
    - Vous n’avez pas le droit de me fouiller
    - vous n’avez pas le droit de me traiter
    - vous n’avez pas le droit de me prendre par l’épaule
    - vous avez le droit de me punir, mais j’ai le droit de ne pas faire cette punition car vous n’avez aucun moyen coercitif.
    - vous avez le droit de m’exclure, mais c’est une victoire pour moi aux yeux des autres élèves et une défaite pédagogique pour vous.
    - vous n’avez pratiquement pas le droit de me renvoyer de l’établissement, et au pire, je serai envoyé dans un autre, dans lequel je pourrai recommencer à exercer mes droits d’adolescents libre et épanoui.
    L’éducation civique officielle est en réalité le cheval de Troie de l’extrême gauche et des soixante-huitards de tous poils qui dominent encore très largement l’éducation nationale.
    Je fais de l’éducation civique à ma manière en cours. Pas de droits sans devoirs, pas de récompense sans travail. Leçons de morale républicaine et de bon sens. Aucun de nous d’ailleurs (nous sommes quatre professeurs) n’utilisons les manuels d’éducation civique, sauf en troisième, puisque le Brevet intègre l’idéologie que nous dénonçons dans son programme.

    • SOS Éducation dit :

      Ce qui est rassurant, c’est que ces manuels sont tellement mauvais que les professeurs de bon sens ne les suivent tout simplement pas. La médiocrité de leurs concepteurs est finalement ce qui les empêche de l’imposer à tous.

  5. HHarald dit :

    JJe suis certainement très vieux jeu, mais lorsque j’usais mes fonds de culotte sur les bancs du primaire, notre institutrice, très vieux jeu également nous donnait des cours de morale et utilisait ce manuel :
    COURS DE MORALE
    À L’USAGE DES ÉCOLES PRIMAIRES SUPÉRIEURES
    par A.Pierre et A.Martin
    (11e éd., conforme aux programmes, Paris 1912)

    On y trouvait, entre autres :

    - Non seulement le spectacle du bien nous réjouit et celui du mal nous afflige, mais nous comprenons que nous devons faire l’un et éviter l’autre, même s’il nous en coûte ; nous nous jugeons relevés, améliorés, dignes de récompense quand nous avons bien agi ; avilis, dégradés, dignes de châtiment dans le cas contraire. Nous portons des jugements analogues sur la conduite des autres.
    Cette connaissance instinctive du devoir, cette faculté de distinguer le bien du mal, sur laquelle s’appuient les jugements moraux, s’appelle la conscience morale. C’est elle qui nous dicte d’abord ce que nous devons faire et nous permet ensuite de juger ce que nous avons fait ; c’est à sa lumière que nous examinons et que nous apprécions la conduite de nos semblables.

    - Tous les hommes ont le sentiment clair de leur libre arbitre. Tous se reconnaissent responsables de leurs actes ; ils n’imputent qu’à eux-mêmes les décisions qu’ils ont prises ; ils en acceptent ou s’en attribuent les conséquences. Ils trouvent juste d’être blâmés et châtiés quand ils ont commis une faute, comme d’être loués et récompensés quand ils ont bien agi. On les étonnerait grandement si on leur disait que leurs sentiments ou leurs idées les emportent malgré eux et qu’il ne dépend pas d’eux, et uniquement d’eux, de vouloir agir autrement qu’ils agissent.
    Tous les hommes croient aussi à la liberté des autres comme à leur propre liberté. Les prières et les conseils, les promesses et les menaces, les éloges et les reproches, les peines et les récompenses sont les témoignages sans cesse renouvelés de la foi de chacun au libre arbitre de tous.

    - L’ignorance et l’erreur involontaire, les préjugés même et les superstitions peuvent aussi, dans une certaine mesure, excuser les fautes ; on ne saurait m’en vouloir d’avoir désobéi à une loi que je ne connaissais pas. Encore faut-il remarquer que dans la plupart des cas nous voyons au moins confusément où est notre devoir. Par exemple ma conscience suffit à me prévenir qu’il est mal de voler, d’être brutal, querelleur, menteur, de laisser souffrir mon prochain alors que je pourrais le secourir : je n’ai pas besoin pour le savoir d’avoir lu le Code ou étudié la morale.

    - Une bonne action est d’autant plus méritoire qu’elle est plus difficile à accomplir. Conserver scrupuleusement un dépôt dont on a reçu la garde, remettre une somme d’argent qu’on a trouvée, respecter le bien d’autrui quand on pourrait se l’approprier sans aucun risque, voilà qui constitue un grand mérite au misérable manquant de tout et souffrant de la faim, tandis qu’on n’en saura aucun gré au riche abondamment pourvu de toutes les choses nécessaires et vivant dans le bien-être.
    Inversement, il y a un grand démérite à violer un devoir facile à remplir, un démérite moindre à négliger un devoir difficile. Ainsi, maltraiter un enfant est un acte odieux et avilissant ; on pardonnera à un père de famille, unique soutien des siens, d’hésiter à se sacrifier au profit d’un autre dont il sait que la mort ne causera aucun préjudice et ne sera regrettée par personne.

    Je gage que c’est certainement par trop ardu d’enseigner cela à nos collégiens d’aujourd’hui. Ardu et dépassé.

  6. Harald dit :

    Ce ne sont que quelques extraits. Je suis tombé dessus en cherchant sur le net à la recherche de ce livre qui avait enchanté mon enfance. Malheureusement je n’ai trouvé qu’un extrait portant sur 8 leçons. Elles sont consultables ici : http://ledroitcriminel.free.fr/la_science_criminelle/le_droit_naturel/philosophie_morale/pierre_martin_cours_morale.htm
    Que M. Doucet soit remercié pour cette heureuse initiative.

  7. koltchak91120 dit :

    Vous pouvez néanmoins mettre le lien en ligne à l’occasion d’un autre article sur le sujet. Pour info, si des professeurs sont intéressés par ce manuel, on le trouve sur des sites de vente tels que chapitre.com, abebooks, livre-rare-book.com, etc. Ils sont généralement abordables.

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